Croix de chasuble ornée de la Transfiguration
 
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Marie-Anne Haug, épouse Leroudier (Belfort, 28 novembre 1838 - Lyon, 26 avril 1908) (brodeuse) ; Joseph-Alphonse Henry (fabricant)
Croix de chasuble ornée de la Transfiguration
Broderie de filés métalliques or ou de filés métalliques or retors couchés par deux fixés en soie polychrome selon le décor, imitant un liage en taffetas ou produisant un or nué, partiellement couvert au passé empiétant, et applications de broderies au passé plat et passé empiétant, point fendu, point de tige et couchure. Galon de filé métallique or en cul de dé. Perles métalliques nacrées. Gros bouillon guipé de filé métallique or. Ruban en taffetas.
H. 118 cm ,  l. 62 cm (oeuvre)
Lyon , présentée à l'Exposition religieuse de Rome en 1870
MT 2015.5.20. Don Truchot , 2015
© Nom (Prénom), « titre de la notice », in Lyon, MTMAD, www.mtmad.fr (en ligne), mise en ligne en 2015. Consulté le jj/mm/aaaa. URL de la notice
La croix de chasuble a rejoint les collections du musée des Tissus grâce au don généreusement consenti par la famille Truchot d'un ensemble d'œuvres exceptionnelles qui constituaient les archives familiales, héritées de la maison Henry J.-A., puis Truchot J. et Grassis et enfin Truchot et Cie, dont l'activité a cessé en 1977. Elle est particulièrement précieuse puisqu'elle est un témoignage précoce de la collaboration de Joseph-Alphonse Henry (1836-1913) avec la brodeuse Marie-Anne Leroudier (1838-1908).
L'intérêt marqué de Joseph-Alphonse Henry pour la broderie et pour le développement artistique de cette activité a été souligné (Florence Valantin, « L'industrie lyonnaise et la broderie religieuse : l'exemple de la maison Henry-Truchot, XIXe-XXe siècle », dans Danièle Véron-Denise et Françoise Cousin (éd.), Actes du colloque de l'AFET. Les acteurs de la broderie. Qui brode quoi et pour qui ?, Paris, 2012, p. 117-128). C'est pourquoi il s'est toujours attaché à travailler avec les meilleures ouvrières dans cette branche, comme Rose Paulet ou Marie-Anne Leroudier. Cette dernière, Marie-Anne Haug de son nom de jeune fille, est née à Belfort en 1838. Ses parents s'établirent à Lyon alors qu'elle était encore enfant. Elle fut envoyée à l'école des Sœurs Saint-Charles des Brotteaux, où elle se fit remarquer pour son intelligence vive et son aptitude aux travaux d'aiguille. Elle compléta son apprentissage chez une brodeuse. En 1862, elle épousait le dessinateur Jean Leroudier. Grâce à lui, elle commença à réunir une belle collection d'étoffes anciennes qui servirent son inspiration. Elle se fit inscrire au cours municipal de dessin dirigé par Clotilde Ailliod. Deux ans après son mariage, elle monta un atelier de broderie, spécialisé, entre autres, dans la restauration des pièces anciennes, assurant sa réputation auprès des collectionneurs de Lyon, de Paris et de l'étranger. Mais sa nature la poussait à créer elle-même. L'une de ses premières œuvres fut un portrait de son époux Jean Leroudier, en médaillon. Dès 1867, elle participe à toutes les grandes manifestations internationales. Cette année-là, à l'Exposition universelle de Paris, Marie-Anne Leroudier est gratifiée d'une mention honorable comme collaborateur de la maison Lamy et Giraud. À cette même Exposition, la jeune maison, Henry J.-A. était gratifiée d'une médaille d'argent. C'est probablement Jean Leroudier, qui travaillait pour les maisons Lamy et Giraud, mais aussi Henry J.-A., et rapidement après, pour la maison Tassinari, Chatel et Viennois, qui a mis son épouse en relation avec Joseph-Alphonse Henry. En 1872, à Lyon, Marie-Anne Leroudier obtenait une médaille de bronze comme collaborateur de la maison Henry J.-A., et deux autres médailles de bronze à Paris, en 1878, la première comme exposante et la seconde comme collaborateur de la maison Chatel et Tassinari.
La croix de chasuble du musée des Tissus figurait à l'Exposition religieuse de Rome en 1870 organisée à l'occasion du Concile de Vatican, à l'issue de laquelle Joseph-Alphonse Henry avait été gratifié d'une médaille d'honneur. La vitrine de la maison Henry J.-A. à l'Exposition religieuse de Rome est décrite dans le compte rendu de l'événement publié par l'abbé Charles-Louis Declèves à Bruxelles et Paris, en 1870, sous le titre Art religieux-Industrie. L’Exposition romaine. Études. Parmi les pièces présentées, on reconnaît la description de la croix de chasuble : « La vitrine de M. Henri (sic) étale de nombreuses et riches pièces. Une belle croix de chasuble, fond or brodé en soie, qui a pour sujet la Cène. Une chasuble, fond or, dont le sujet est admirablement choisi ; c’est Jésus-Christ attaché à la croix, mais la croix est représentée comme un arbre fleuri, c’est l’arbre de vie dont les fleurs embaument le monde de leur parfum, et qui porte le fruit divin que le sein de la Vierge a donné à la terre. Voici deux autres chasubles, fond or avec croix brodées, et dont l’une est relevée de fleurages. L’une nous offre une croix couverte de pampres avec les images des trois personnes divines. Le Père tient dans les mains la croix sur laquelle son divin Fils est attaché ; une colombe plane entre les deux. Trois anges sont également représentés sur cette croix. C’est un symbolisme parfaitement entendu. La seconde nous retrace la Transfiguration. Jésus tout resplendissant apparaît dans les airs entre Élie et Henoch. Sur la terre, au haut de la montagne, apparaissent les trois apôtres privilégiés, ravis de joie. Un ange est témoin de cette scène. C’est beau de conception et de travail. Mentionnons encore une belle chape, genre Moyen Âge, avec sujet, le Christ en croix, broderie dans le genre de celles de Munich. Enfin une bannière qui a pour sujet une grande croix sur laquelle est brodée une Vierge qui apparaît dans une auréole de gloire. Deux branches de lis et une branche de roses élèvent leurs tiges aux pieds de la Vierge. Tous les tissus de cette importante maison sont solides et élégants ; toutes les broderies fines et bien exécutées » (p. 89-90).
La croix de chasuble, encadrée d'un galon de passementerie or en cul de dé, rehaussé de perles en métal nacré et d'un gros bouillon guipé d'or, est un chef-d'œuvre de broderie. Sur un fond de toile, la brodeuse a couché, deux par deux, des filés métalliques or ou des retors de filés métalliques or, en les fixant avec de la soie polychrome selon le décor. En effet, les points de fixation, extrêmement fins, imitent le liage en taffetas d'un drap d'or dans certaines zones, ou couvrent complètement les filés or, selon la technique de l'or nué, caractéristiques des broderies les plus raffinées des XVe, XVIe et XVIIe siècles. La tonalité du ciel et le paysage du mont Thabor où se déroule la scène de la Transfiguration ont été traités de la sorte. Les nuées, qui structurent l'espace céleste, sont traitées au passé empiétant, qui couvre partiellement les filés or en couchure. Par dessus, des applications en surcharge de broderie en « peinture à l'aiguille », traitée essentiellement au passé plat et au passé empiétant (la littérature contemporaine appelle cette technique le « point de satin »), avec quelques détails au point fendu, sont fixées au fond par un point de tige qui délinée les figures. Cet ensemble de techniques, parfaitement maîtrisées, est caractéristique du travail de Marie-Anne Leroudier.
L'épisode de la Transfiguration, rapporté par les trois évangiles synoptiques (Matthieu, 17, 1-9 ; Marc, 9, 2-9 ; Luc, 9, 28-36), suit ici le récit de saint Matthieu. Un ange, dont le buste émerge d'une nuée, en partie inférieure, déploie un phylactère sur lequel il vient d'inscrire, à l'aide d'une plume, la référence au texte sacré : Mattha[e]us/ XVII Cap :/ V, vers, c'est-à-dire « Matthieu, chapitre XVII, verset V. » Une touffe d'acanthe le sépare du registre terrestre où se tiennent les trois apôtres, témoins de l'événement : saint Jean, imberbe, au premier plan, vêtu d'une robe rouge et d'un manteau vert tendre, se tient debout, les bras croisés sur la poitrine, le visage tourné vers le ciel ; saint Jacques, barbu, en robe brune et manteau bleu, médite à genoux, les mains jointes ; au centre, saint Pierre, un genou en terre, les mains croisées sur la poitrine et le visage de face, regardant le spectateur, porte une robe violette et un manteau brun. Dans le ciel, sur fond de nuées, à la croisée des bras de la croix, le Christ transfiguré, vêtu de blanc, une étole de couleur rouge, ponctuée de croix d'or, croisée sur la poitrine et flottant de part et d'autre de lui, écarte les mains sur un fond de mandorle rayonnante or. Les prophètes Élie, à gauche, vêtu d'une robe brune et d'un manteau violet, et Moïse, à droite, le front lumineux, vêtu d'une robe rouge et d'un manteau bleu, occupent les bras de la croix. Ils forment une double proscynèse autour du Christ transfiguré. Élie a les mains jointes. Moïse porte les mains devant lui, dont le pouce, l'index et le majeur sont tendus pour symboliser les trois personnes de la Trinité. Une inscription latine est peinte au-dessus du Christ : Hic est Filius meus dilectus in/ quo mihi bene complacui./ : ipsum audite, c'est-à-dire : « Celui-ci est mon Fils bien aimé en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-Le. » C'est la citation dont l'ange, en partie inférieure, écrit la référence sur son rouleau.
Xavier Barbier de Montault, alors camérier d'honneur du pape Pie IX, membre du jury de la grande Exposition d'Art religieux organisée à l'intention des évêques réunis pour le Concile de Vatican, est plus sévère dans les commentaires qu'il livre dans la Revue du monde catholique de l'exposition de la maison Henry J.-A. : « Maison Henry, à Lyon. Nous suivons dans cet examen des tissus lyonnais une marche ascendante. M. Henry est arrivé à une grande perfection dans l’assimilation des types du Moyen Âge, et l’Allemagne n’est pas étrangère au goût général qui prédomine dans son exposition. Pour qui a simplement feuilleté les œuvres consciencieuses du chanoine Bock, il est facile de saisir à première vue l’influence qu’a exercée l’archéologie sur l’industrie moderne. Voici une chasuble gothique, dont le fond blanc reproduit les dessins des velours de Gênes au Moyen Âge au moyen de légers fils d’or, dont la solidité n’est pas parfaitement démontrée. La broderie ne doit pas aller chercher ses modèles dans les tissus, car le procédé est essentiellement différent. Le Christ, copié d’après Van Dyck, étend ses bras sur la croix, disposée en Y, d’où résulte qu’ils s’élèvent verticalement au-dessus de la tête, attitude justement réprouvée par la congrégation des Rites, parce qu’elle cachait une idée janséniste. M. Henry est très inégal dans ses broderies. Il en a de médiocres et de banales, comme sa chasuble à épis et raisins ; de nuances heurtées et d’un goût équivoque, par exemple, sa chasuble des Sacrements ; mais il faut s’incliner devant le chaperon de chape où figure le couronnement de Marie, œuvre irréprochable si l’artiste, plus soigneux de l’iconographie des hautes époques du Moyen Âge, avait donné au Christ un nimbe crucifère et enlevé les chaussures de ses pieds, deux règles élémentaires, qui, à force d’être redites depuis bientôt trente ans, sont passées parmi les archéologues à l’état d’axiomes indiscutables » (« L’Exposition religieuse à Rome (huitième article). Vêtements ecclésiastiques », Revue du monde catholique. Recueil politique, scientifique, historique et littéraire, dixième année, t. XXX, 1870, p. 588-589). L'auteur commente cependant la conformité des iconographies adoptées par la maison Henry J.-A. avec les modèles du Moyen Âge dont ils s'inspirent.
Un autre chef-d'œuvre de broderie de Marie-Anne Leroudier a été réalisé à l'occasion du Concile de Vatican et présenté à l'Exposition religieuse de Rome. Il s'agit de l'ornement, chape, chasuble, étole, manipule et voile de calice, offert au pape Pie IX par le diocèse de Lyon. L'Écho de Fourvière (sixième année, n° 281, 8 mai 1869) en publiant l'appel à souscription pour financer l'exécution de cet ornement confié à la jeune maison Tassinari, Chatel et Viennois, donne les détails de sa réalisation : « Et d'abord, tous les renseignements nécessaires ont été pris à Rome. Un questionnaire détaillé a été soumis à l'examen des hauts dignitaires de l'entourage du Saint-Père, que leurs attributions rendent compétents. Il s'agissait non seulement de donner à Pie IX un nouveau témoignage de dévouement filial, mais encore d'offrir à l'industrie lyonnaise la certitude de l'honneur insigne que daignera lui faire Sa Sainteté en portant les vêtements sacrés dessinés par nos artistes, tissés par nos plus habiles ouvriers, et livrés aux mains de nos meilleures brodeuses. Grâce aux indications fournies par les prélats de la maison pontificale, grâce surtout au bienveillant intérêt manifesté par le Saint-Père lui-même, la Commission est en mesure de communiquer aux souscripteurs son assurance d'atteindre le double but qu'elle se propose.
L'ordonnance des sujets et le dessin des cartons ont été confiés au sentiment éminemment chrétien et au crayon délicat de M. Charles Franchet, architecte. La chasuble, conformément aux usages romains, porte sur le devant une croix au centre de laquelle l'artiste, heureusement inspiré, a dessiné le Sacré-Cœur de Jésus, exprimant une dévotion pour laquelle Pie IX a une prédilection particulière. Sur le dos, au milieu de la colonne perpendiculaire décrite par les galons, est encadré, dans une auréole de forme elliptique, la figure du Christ enseignant, autour duquel on lit ces paroles : Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem sæculi. La bordure de la chasuble est formée par les noms et les dates des dix-neuf Conciles œcuméniques, y compris le Concile du Vatican, 1869.
La chape, toujours conformément aux usages romains, a son chaperon suspendu au-dessous de l'orfroi.
Au centre du chaperon, l'œil se repose sur la suave image de la Vierge Immaculée, revêtue du soleil, couronnée d'étoiles et posant son pied vainqueur sur la tête du serpent. Les orfrois sont occupés par les emblèmes traditionnels de la Reine des Anges et des saints : Turris Davidica, Domus aurea, Sedes sapientiæ, Vas honorabile, Turris eburnea, Janua cœli, Speculum justitiæ, Vas insigne devotionis.
Des entrelacs d'ornements en rinceaux de style raphaëlesque enrichissent le fond de la chape. Ils sont traités avec une sobriété relative, de façon à laisser ressortir, dans toute sa valeur, l'éclat des sujets principaux. Au bas des orfrois, accusant la provenance et la pensée des donateurs, seront brodées, d'un côté, les armes de la ville de Lyon, avec l'inscription dédicatrice ; de l'autre, celles des Mastaï.
L'agrafe a été commandée à la célèbre fabrique d'orfèvrerie de M. Armand-Caillat.
L'exécution de ces nobles vêtements est confiée à la maison Tassinari, Chatel et Viennois. L'un et l'autre se composera, pour étoffe de fond, d'un tissu dit : fond frisé argent. Après des essais nombreux, ayant pour but de pouvoir allier la souplesse de l'étoffe à la richesse du métal, le fabricant semble avoir atteint les dernières limites du possible. Outre la difficulté que présentait la nécessité de maintenir à l'étoffe toute la souplesse exigée par le bon goût, trop souvent mis de côté en pareille circonstance, il s'agissait d'obtenir un effet très riche, tout en ménageant à la broderie et aux lignes du dessin l'éclat et la netteté qui doivent leur être réservés.
Le genre de broderie adopté est celui connu en fabrique sous le nom de broderie au point couché, grâce auquel la souplesse recherchée sera maintenue. Ce genre, essentiellement différent de celui dont on a abusé jusqu'à ce jour, répudiant la maladroite et inopportune imitation du bas-relief, permet d'allier dans le travail la délicatesse d'exécution la plus minutieuse aux exigences de la splendeur décorative exigée par les proportions merveilleuses de l'architecture de Saint-Pierre de Rome. Pour mieux assurer ce résultat, on devra recourir, quoiqu'avec sobriété, au moyen du repoussoir qu'offre l'emploi de la nuance en redessiné et modelé.
Grâce à l'activité déployée par les dessinateurs, les ouvriers et les brodeuses, ces ornements pontificaux seront prêts assez à temps pour être exposés, dans le cours du mois de novembre, aux yeux des Lyonnais.
Comme il est à espérer que les sommes à recueillir dépasseront notablement le chiffre nécessaire, le surplus sera offert au Saint-Père, dans une bourse, avec un album contenant les noms des souscripteurs. »
L'ornement, hélas, ne fut pas prêt pour l'ouverture du Concile de Vatican. Après avoir été exposé quelques jours au palais archiépiscopal de Lyon, il fut embarqué sur le paquebot des Messageries impériales, partant de Marseille le 13 décembre 1869 pour se rendre à Civitavecchia. Le mercredi 15, il arriva à Rome et fut présenté à Pie IX la semaine suivante. Pie IX l'a porté pour la messe de Noël, puis l'ornement a été présenté, à partir du 17 février, dans l'Exposition religieuse qui se tenait au cloître de Sainte-Marie-des-Anges. Il est aujourd'hui conservé au musée de l'archibasilique patriarcale du Latran, à Rome.
L'orfroi vertical au dos de la chasuble, notamment, qui porte en surcharge une mandorle d'or où est brodé, en soie polychrome, le Christ enseignant, en majesté, présente de grandes analogies stylistiques et techniques avec le décor de la croix de chasuble de la maison Henry J.-A. Là encore, Xavier Barbier de Montault, commentant l'Exposition religieuse, se montre un critique sévère de l'iconographie de l'ornement, tout en en reconnaissant la qualité artistique de son exécution : « Ornement du Concile. Cet ornement, taillé d'après les patrons de Rome, a été offert au Saint-Père qui l'a porté, l'année dernière, au pontifical de Noël. Il a été confectionné à Lyon, à l'aide de souscriptions. Le dessin en est des plus élégants et, s'il emprunte ses inspirations générales au Moyen Âge, il tient compte également du goût moderne. Le fond en drap d'argent ne suffirait pas à détacher les broderies, qui empruntent un vigoureux relief à la chenille rouge qui les contourne. Le pape a trouvé cet ornement incommode : l'étole lui emprisonnait le cou, la chasuble était trop pesante, la chape n'avait pas l'ampleur du manteau liturgique et ne pouvait convenir qu'au prêtre assistant. L'ornement est donc demeuré inutile dans la sacristie de la chapelle ; il en a fait cadeau à la première des basiliques.
La chape est ornée au chaperon d'une Immaculée Conception et, sur les orfrois, des emblèmes de la Vierge. C'est un usage invariable que les armoiries du Saint-Père soient répétées deux fois. Je ne puis donc approuver qu'on ait sacrifié un de ces écussons pour y mettre celui de la ville de Lyon ; car, à tout prendre, d'abord ce n'était pas sa place, puis le cadeau ne vient pas de la ville elle-même, mais bien d'une souscription collective où figurent probablement les habitants d'un grand nombre de villes de France.
La chasuble présente la même faute, avec cette aggravation que les armoiries de Pie IX sont reléguées à la seconde place et primées par celles de Lyon. Voilà bien notre vanité nationale qui, en faisant un cadeau, songe beaucoup trop à soi. Puisqu'on avait demandé à Rome des patrons, il fallait être logique jusqu'au bout et placer le blason pontifical au bas de l'orfroi du dos. D'un côté, le Christ bénit et enseigne ; de l'autre, le Sacré-Cœur est accosté de l'alpha et de l'oméga ; au-dessous, deux colombes buvant dans la même coupe réalisent le type du Concile, où tous les évêques participent à la même communion dans l'union intime avec le Saint-Siège. Je ne puis voir qu'un enfantillage bien vulgaire, au point de vue de l'art, dans le soin qu'on a pris de mettre en bordure, avec mots abrégés et chiffres romains, les noms et les dates du Concile. Je serais bien injuste si, malgré mes réserves, je ne nommais pas avec éloge le dessinateur, M. Charles Franchet, architecte, et les brodeurs, MM. Tassinari, Chatelet (sic) et Viennois » (« L'Exposition religieuse à Rome (deuxième article). Les trésors des basiliques romaines  », Revue du monde catholique. Recueil politique, scientifique, historique et littéraire, dixième année, t. XXX, 1870, p. 115).
Le nom de Marie-Anne Leroudier n'est pas encore évoqué dans les commentaires de l'ornement du Concile publiés en 1869 et 1870, ni dans ceux de la vitrine de la maison Henry J.-A. À l'Exposition des Arts décoratifs de Lyon, en 1884, elle obtient une médaille d'or. Elle y présente trois panneaux brodés représentant Les mois grotesques d'après Claude III Audran, un Christ brodé au « point de satin » (aujourd'hui au musée des Tissus, inv. MT 23954), une tête de Louis XVI brodée en chenille, un panneau de broderie d'application dans le goût Renaissance, un coussin Louis XVI, brodé en chenille, un coussin Louis XIII, brodé en soie, deux chaises Henri II, brodées soie et appliques, trois échantillons pour robes, sept panneaux de broderie d'applique pour la décoration du Salon de la Soierie lyonnaise et des broderies diverses. L'année suivante, c'est une autre médaille d'or, qui fut la plus haute récompense accordée à la broderie, qui lui est décernée à l'Exposition universelle d'Anvers. En 1887, à la neuvième Exposition de l'Union centrale des Arts décoratifs, à Paris, elle obtient une médaille d'excellence, seule médaille accordée pour le groupe « Broderies, dentelles et passementeries ». Elle triomphe à nouveau à l'Exposition universelle de Paris en 1889 avec la série des panneaux inspirés par Les douze mois grotesques de Claude III Audran aujourd'hui conservés au musée des Tissus (inv. MT 31206.1 à MT 31206.12), pour lesquels elle obtient une médaille d'or dans la section des Arts libéraux. Elle est alors une célébrité. La maison Henry J.-A. a bénéficié, elle aussi, de reconnaissances importantes, en étant gratifiée d'une médaille de progrès et d'une médaille de mérite à l'Exposition universelle de Vienne en 1873 et d'une médaille d'or à l'Exposition universelle de Paris de 1878. Les commentateurs de l'événement de 1889 rappellent alors les chefs-d'œuvre produits par Marie-Anne Leroudier pour la maison Henry J.-A., le Christ d'après Flandrin ou le Christ d'après Van Dyck, mais aussi qu'elle est l'auteure des broderies de l'ornement de Pie IX.
La croix de chasuble présentée à l'Exposition religieuse de Rome en 1870 vient compléter le maigre corpus des œuvres de Marie-Anne Leroudier conservées dans les collections publiques. Elle révèle l'extraordinaire maîtrise des techniques de broderie de cette dernière, qui ont assuré sa réputation tout au cours de sa carrière. Elle montre aussi la qualité des ornements liturgiques produits par la maison Henry J.-A.
Maximilien Durand
© Nom (Prénom), « titre de la notice », in Lyon, MTMAD, www.mtmad.fr (en ligne), mise en ligne en 2015. Consulté le jj/mm/aaaa. URL de la notice
Bibliographie :
Declèves (Charles-Louis), Art religieux-Industrie. L’Exposition romaine. Études, Bruxelles et Paris, 1870, p. 89-90.
© Nom (Prénom), « titre de la notice », in Lyon, MTMAD, www.mtmad.fr (en ligne), mise en ligne en 2015. Consulté le jj/mm/aaaa. URL de la notice